Apercu de l’histoire monétaire de la Belgique

La monnaie apparut en Asie Mineure au 6e siècle avant notre ère [1] et son usage se répandit ensuite rapidement dans l’ensemble des civilisations grecque et perse [2], avant d’être adoptée par les Romains. Par les contacts commerciaux et le recrutement massif de mercenaires celtes par les cités grecques, son usage se propagea aux peuples celtiques d’Europe centrale et occidentale aux 3e et 2e siècles avant notre ère. Les peuples d’Europe centrale imitèrent les monnaies grecques de Macédoine et de Thrace, suivant la voie économique du Danube. Les peuples de Gaule, puis de Bretagne, développèrent un monnayage propre, dans un premier temps inspiré des monnaies grecques et romaines mais qui laissa très vite la part belle à la stylisation typique de leur art.

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Dans les territoires de l’ancienne Belgique, les monnayages les plus importants furent ceux des Ambiens, des Nerviens [3], des Trévires et des Bellovaques. Ces monnayages étaient constitués de statères d’or mais aussi de monnaies d’argent (principalement des quinaires) et de bronze. Ces dernières pouvaient être frappées ou coulées ; dans ce dernier cas, on les appelle potins. La Gaule disposait ainsi d’un système monétaire complexe et évolué au moment de la conquête romaine. Les peuples celtes conservèrent d’ailleurs leurs monnayages particuliers plusieurs décennies après la conquête des Gaules. Ce n’est qu’à partir du règne de Néron (54-68) que les monnaies des empereurs romains, frappées notamment à Lyon, supplantèrent les monnaies celtes dans la circulation. Nos régions connaîtront alors pour plusieurs siècles la domination et l’influence romaines, comme le prouvent les multiples trouvailles de monnaies romaines dans notre pays.

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Le monnayage romain était trimétallique : les pièces en circulation étaient l’aureus en or [4], le denier en argent, le sesterce et ses subdivisions en bronze (dupondius, as, semis, quadrans). Un aureus valait 25 deniers et 100 sesterces, un denier valait quatre sesterces. Ce système simple fut maintenu du 1er au 3e siècle mais la grande crise économique et politique du 3e siècle y mit fin. Les usurpations et les invasions se succédèrent, provoquant une réforme en profondeur de l’empire sous Dioclétien (284-305), qui instaura la tétrarchie, puis sous Constantin Ier (307-337). Parmi leurs nombreuses réformes économiques, celle de la monnaie eut une grande importance puisqu’elle influença l’histoire économique et monétaire de l’Europe pour plusieurs siècles. C’est alors qu’apparut le solidus en or (devenu en français le sou, terme encore utilisé de nos jours dans le langage courant), taillé 72 à la livre romaine (4,53 g) et d’or pur. Il fut frappé sans altération de poids ou de titre jusqu’au 8e siècle en Europe occidentale et jusqu’au 11e siècle dans l’empire byzantin. À cette époque circulaient principalement dans nos régions les monnaies frappées dans l’atelier de Trèves, l’un des plus importants du monde romain. Il fut fermé au 5e siècle, suite aux invasions des peuples barbares qui provoquèrent la chute de l’empire romain d’Occident et la fin de ses émissions monétaires.

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Les rois barbares n’osèrent pas immédiatement frapper monnaie en leur nom. Ils imitèrent dans un premier temps les monnaies des derniers empereurs romains puis des empereurs byzantins. Très rapidement, les monnaies de bronze et d’argent disparurent complètement de la circulation. Seul l’or était encore monnayé, sous la forme d’une petite pièce, le tremissis ou tiers de solidus [5]. Ce n’est que dans la 2e moitié du 7e siècle que le denier d’argent fut à nouveau frappé dans le royaume mérovingien. Il s’agissait alors d’une petite pièce d’argent au style barbarisé. Les Carolingiens poursuivirent son émission mais Charlemagne réforma en profondeur le monnayage de son empire. Ayant réorganisé le système des poids et des mesures en créant la livre carolingienne (408 g), il fixa la masse du denier au 240e de la livre (1,70 g). 12 deniers valaient un sou, 20 sous valaient une livre. Ce système de compte perdura en Europe jusqu’à la fin de l’Ancien Régime (et jusqu’il y a peu en Grande-Bretagne). L’aspect du denier carolingien subit aussi une grande transformation. La petite pièce grossière d’argent devint une monnaie plus large, plus fine, portant le nom du souverain au droit et celui de l’atelier au revers [6]. La croix chrétienne y occupait aussi la place prépondérante, souvent associée au monogramme royal. Le denier carolingien fut la seule monnaie de l’Europe occidentale pendant le haut Moyen Age.

À partir du début du 10e siècle, suite au déclin des royaumes carolingiens et à la décentralisation de l’Etat, le droit de battre monnaie, comme plusieurs autres droits régaliens, fut progressivement accaparé par les nouveaux seigneurs. De nombreux comtes, ducs, évêques et mêmes des abbayes se virent concéder le droit de frapper leur monnaie. Dans nos régions, le premier seigneur féodal qui frappa monnaie à son nom fut le puissant comte de Flandre, à la fin du 10e siècle. Les comtes de Louvain et les évêques de Liège les imitèrent dès le début du 11e siècle. Tous les grands seigneurs féodaux eurent bientôt leur atelier monétaire. Le denier d’argent était toujours la seule monnaie frappée, mais il y en eut une très grande variété de types, chaque seigneur choisissant le sien. De plus, le denier subit une lente érosion de sa masse et de son titre. Ainsi, aux 12e-13e siècles, les petits deniers de Flandre [7] pèsent moins d’un demi-gramme tandis que les deniers français titrent parfois seulement à 0,250.

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L’essor économique des 12e-13e siècles et le développement des villes eurent évidemment des conséquences sur la circulation monétaire. Le denier dévalué ne pouvait plus satisfaire aux échanges à l’importance sans cesse croissante. En 1266, Saint Louis créa une nouvelle monnaie d’argent, le gros tournois, qui connut immédiatement un grand succès et fut rapidement imité par de nombreux seigneurs féodaux de nos régions [8]. La frappe de la monnaie d’or fut aussi reprise. Elle réapparut en Italie au milieu du 13e siècle, à Florence (où l’on frappait le florin), à Gênes, puis à Venise (où l’on frappait le ducat). Le roi de France frappa ensuite des écus d’or. À partir de 1330, les princes des Pays-Bas frappèrent à leur tour des monnaies d’or, imitant les florins de Florence et les écus de France. Ils firent ensuite frapper de nombreuses monnaies d’or, d’argent et de billon (alliage d’argent et de cuivre) aux types variés, imitant les monnaies étrangères ou créant des types nationaux. La qualité artistique des monnaies de cette époque est remarquable [9].

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La circulation monétaire devint particulièrement complexe tant il y avait de monnaies différentes en circulation. Ce n’est que sous le gouvernement des ducs de Bourgogne que l’on y remédia. Ayant unifié les Pays-Bas sous son autorité, Philippe le Bon décida en 1433 de les doter d’un monnayage commun destiné à remplacer les différents monnayages féodaux qui entravaient l’essor économique et les transactions commerciales. À partir de cette époque, nos régions n’eurent donc plus qu’un seul monnayage avec quelques exceptions, la principale étant l’évêché de Liège qui conserva son indépendance jusqu’en 1792.

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Les monnaies des ducs de Bourgogne sont typiques de la fin du Moyen Age. Elles sont frappées sur des flans minces, dans un très beau style gothique tardif. Les armoiries et les emblèmes féodaux y occupent la place la plus importante [10]. Leurs monnaies d’or sont particulièrement spectaculaires et présentent une grande variété de types.

À partir de la Renaissance, l’art du portrait refit son apparition sur les monnaies et les médailles. De plus, la découverte d’abondantes mines d’argent en Europe centrale et dans le Nouveau Monde provoqua de grands changements dans la frappe des monnaies d’argent. Les pièces médiévales, minces et légères, furent remplacées par de lourdes monnaies, frappées sur des flans plus épais. Dans les Pays-Bas méridionaux, la première monnaie de ce type fut le florin d’argent de Charles Quint, dit « florin Carolus », frappé vers 1540 [11]. Les monnaies d’or de Charles Quint (réal, florin et écu d’or) restent par contre de tradition médiévale. Il faut attendre le règne de Philippe II pour voir le portrait du roi d’Espagne y figurer.

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La numismatique du règne de Philippe II est particulièrement intéressante en raison des troubles que connurent alors nos régions. Les Pays-Bas se soulevèrent contre le régime espagnol et le gouvernement fut exercé par les Etats Généraux qui ordonnèrent la frappe de nouvelles monnaies au titre de Philippe II mais au type modifié. Lorsque l’armée espagnole entama la reconquête des territoires révoltés, elle assiégea successivement plusieurs grandes villes (Maastricht, Bruxelles, Tournai, Anvers…) qui se virent obligées d’émettre des monnaies de nécessité pour assurer leurs besoins en numéraire. Après le règne de Philippe II, les monnaies d’argent gardent les mêmes caractéristiques jusqu’à la fin du 18e siècle : portrait au droit et armoiries au revers, la grande monnaie d’argent (écu ou daldre sous Philippe II, ducaton et patagon ensuite) étant la base du système comportant de nombreuses subdivisions en argent, en billon et en cuivre. La principale monnaie d’or de cette époque est le double souverain, introduit sous le règne des archiducs Albert et Isabelle et frappé jusqu’à la fin du régime autrichien. À titre exceptionnel, des monnaies d’argent étaient aussi frappées sur des flans plus épais, de poids double, triple, voire quadruple afin d’être offertes à des dignitaires. Ces pièces sont appelées piéforts [12]. La qualité artistique des portraits du 17e siècle est absolument remarquable.

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Une innovation importante eut lieu sous le règne de Charles II (1665-1700). Toutes les monnaies étaient jusqu’alors frappées au marteau en raison d’anciens privilèges accordés aux monnayeurs qui interdisaient l’emploi de machines (balanciers) pour la frappe. Cette interdiction fut levée à la fin du 17e siècle, ce qui engendra la production de monnaies beaucoup plus régulières. La gravure des coins fut confiée à des graveurs de grand talent, comme les Roettiers à la fin du 17e et au début du 18e siècle ou Théodore van Berckel à la fin du 18e siècle. Nous leur devons quelques unes des plus belles monnaies de cette époque.

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La révolution brabançonne de 1790 contre le régime de Joseph II eut elle aussi des conséquences sur la frappe des monnaies. Soucieux de proclamer leur indépendance, les Etats-Belgiques-Unis s’empressèrent de faire frapper de nouvelles monnaies d’or et d’argent au type du lion belge [13]. Nous touchons là à l’un des aspects fondamentaux de la numismatique d’Ancien Régime. À une époque où les communications étaient mauvaises, où la grande majorité des populations étaient analphabètes, les monnaies étaient un fantastique vecteur de propagande. Elles circulaient et étaient manipulées par le plus grand nombre. Le choix des types qui y étaient représentés était dès lors très important.

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L’occupation française de la fin du 18e siècle et du début du 19e siècle marqua la fin de l’Ancien Régime dans nos régions. Aucune monnaie n’y fut frappée pendant cette période. Ce n’est que sous le royaume des Pays-Bas que l’atelier de Bruxelles fut rouvert. Après l’indépendance de la Belgique, les autorités décidèrent de frapper monnaie dans le système français et adoptèrent le franc, créé à la Révolution française, comme monnaie nationale. La Belgique adhéra à l’Union Latine, qui regroupait notamment la France, l’Italie et l’Espagne. Les pays membres de cette union avaient un système monétaire commun qui fut maintenu durant le 19e siècle. Un franc français ou belge valait une lire ou une peseta. En quelque sorte, c’était l’Euro avant la lettre. Les principales monnaies étaient la pièce de 5 francs en argent [14] et la pièce de 20 francs en or ou Napoléon [15]. L’émission des monnaies d’or cessa en raison de la première guerre mondiale (la dernière pièce belge en or est la 20 francs de 1914). Après la guerre, l’inflation et les différentes crises économiques ne permirent pas de maintenir un monnayage de métaux nobles. On introduisit dans les années 1920-1930 un abondant monnayage de nickel qui fut abandonné sous Léopold III.

Illustrations

[1] Royaume de Lydie, statère d’or, vers 505-500 av. J.-C., Sardes.
[2] Royaume de Macédoine, Alexandre III le Grand (336-323), tétradrachme.
[3] Gaule Belgique, Nerviens, statère à l’epsilon, 58-57 av. J.-C.
[4] Tibère (14-37), aureus, 36-37, Lyon.
[5] Mérovingiens, tremissis, vers 640, Huy.
[6] Carolingiens, Charles le Chauve (840-877), denier, 864-877, Bruges.
[7] Flandre, petit denier, 1255-1259, Gand.
[8] Brabant, Jean III (1312-1355), gros au châtel brabançon, mai 1337, Anvers.
[9] Flandre, Louis de Male (1346-1384), vieil heaume d’or, 1367-1369, Gand.
[10] Flandre, Philippe le Beau (1482-1506), toison d’or, Bruges.
[11] Brabant, Charles Quint (1506-1555), florin Karolus d’argent, Anvers.
[12] Brabant, Albert et Isabelle (1598-1621), ducaton 1618, Anvers. Piéfort de poids double.
[13] Brabant, Etats-Belgiques-Unis, florin, 1790, Bruxelles.
[14] Royaume de Belgique, Léopold Ier (1831-1865), 5 francs 1832.
[15] Royaume de Belgique, Léopold II (1865-1909), 20 francs 1876.

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